Né à Manosque en 1895, Jean Giono est issu d'une famille modeste. Son pète était cordonnier. Lorsque survient la première guerre mondiale, il est employé de banque. Profondément choqué par les combats au front, il devient l'une des principales figures du pacifisme, dans les années 30.

La publication de "Colline" en 1929 est saluée par tous, notamment par André Gide. C'est à la suite de ce premier succès que Jean Giono quitte la banque en 1930,

pour se consacrer à la littérature. Les chefs-d'œuvre se succèdent : "Un roi sans divertissement", "Les âmes fortes", "Le moulin de Pologne", le cycle du Hussard composé d'"Angelo" du "Hussard sur le toit" et du "Bonheur fou".

Dans son œuvre, Jean Giono prône la révolte contre la ville, la société industrielle capitalistique et vante les valeurs rurales. D'abord extrêmement populaires chez les jeunes, ses idées susciteront hostilité et méfiance lors de la Libération, à cause de leur proximité avec celles du maréchal Pétain. Jean Giono n'abandonne pas pour autant

l'écriture et produit certaines de ses œuvres les plus fortes auxquelles le public réserve un bon accueil.

Plusieurs adaptations cinématographiques de ses œuvres ont été réalisées. Jean Giono a été lui-même le réalisateur de certains films. Citons "Crésus", avec Fernandel et "Un roi sans divertissement", Grand Prix du Cinéma français de 1963. Marcel Pagnol s'est beaucoup inspiré de la littérature de Jean Giono comme, plus récemment, Jean-Paul Rappeneau ("Le hussard sur le toit") et Raoul Ruiz ("Les âmes fortes").

Auteur de vingt-quatre romans, de nombreux recueils de nouvelles, de poèmes, d'essais, d'articles et de scénari, en marge de tous les mouvements littéraires du XX° Siècle, Jean Giono, extraordinaire conteur, a su allier une extrême facilité d'invention aux exigences d'une écriture toujours en quête de renouvellement.

Jean Giono nous a quittés le 9 octobre 1970, à Manosque où il a vécu l'essentiel de son existence.

(d'après la biographie de Jean Giono sur www.evene.fr et celle de son recueil de nouvelles "Les trois arbres de Palzem")

Consulter    la liste des oeuvres de Jean Giono    quelques sites Internet consacrés à Jean Giono


 

 

Retour en arrière

"Les trois arbres de Palzem" composent une suite de petits essais, souvenirs et impressions de Jean Giono. Nous en avons extrait l'un des essais, "Retour en arrière", étonnés par l'actualité du sujet ici traité. Le texte n'a pas d'âge, il pourrait avoir été écrit aujourd'hui, concernant chacun et chacune d'entre nous, interpellant les uns et les autres qui constituent les maillons des chaînes alimentaire et écologique.

Nous le reproduisons non seulement en démonstration de la perspicacité de Jean Giono mais, surtout, pour qu'il puisse inspirer et faire réfléchir celles et ceux qui le liront. S'il n'a pas été originaire ou habitant de la montagne du Haut Languedoc, Jean Giono est bien, éternellement, de toutes les montagnes. Son humanité est paysanne, son sens des valeurs est paysan, et nous sommes toujours heureux, joyeux de le lire. Il conduit certains de nos rêves.

Jean Giono "Les trois arbres de Palzem", publication posthume 1984, éditions Gallimard collection L'Imaginaire (collection axée sur les constructions de l'imagination, favorisant la découverte des textes les plus originaux des littératures romanesques françaises et étrangères)


 

 

"Dans la région que j'habite, et de 1900 à 1914, on n'a jamais vendu de fruits : On les donnait. Les paysans nous attendaient à

quatre heures devant la porte du collège. "Si vous voulez manger des cerises, disaient-ils, montez chez moi sur la colline, elles sont mûres sur deux grands arbres. Ne cassez pas de branches, c'est tout ce que je vous demande." On nous offrait de la même manière des abricots, des pêches, des figues. On en portait aussi aux artisans chez lesquels on était clients. Mon père et ma mère recevaient leur part, de quoi garnir le compotier toute l'année et de quoi faire quelques pots de confiture. À l'époque des melons et des pastèques, nous en recevions quatre ou cinq chaque jour et nous en donnions nous-mêmes aux commerçants de la rue qui n'en recevaient pas. Il semble bien que ces dons paysans étaient réservés aux enfants et à ceux qui faisaient œuvre de leurs mains et non à ceux qui faisaient commerce. Le cordonnier, le bourrelier, le menuisier, le forgeron, etc..., étaient naturellement approvisionnés mais pas l'épicier, le boucher, le bazar ni même le quincaillier. Les paysans donnaient des pêches au perruquier et au tailleur, et ne donnaient rien au cafetier chez qui ils venaient cependant se chauffer l'hiver, ou s'abriter les jours de pluie, et sans rien consommer. Exception faite pour le notaire, mais c'est qu'il travaillait dans l'écriture et qu'on savait bien que l'écriture pouvait faire pendre. C'était un ordre de choses établi que tout le monde trouvait bon.

"Il serait hors de mon propos d'entrer dans les raisons de l'établissement de cet ordre, où il y aurait certainement de très intéressantes constatations à faire; le fait qui m'intéresse est qu'on donnait, qu'on ne vendait pas. Il ne s'agissait pas seulement de fruits, mais de choses rares, comme par exemple des pommes de terre nouvelles, des petits pois printaniers, des artichauts du premier bourgeon, des choses sans prix et dont on a perdu le goût aujourd'hui. Ceux qui donnaient étaient pauvres, c'étaient des paysans qui vivaient en économie fermée sur de petites terres à la mesure de leur famille. Celui qui donnait des cerises avait trois cerisiers, celui qui donnait des abricots ou des pêches avait cinq ou six abricotiers ou pêchers, celui qui donnait des melons avait fait trois raies de melons en bordure de son champ de haricots.

Le coût d'une pêche frelatée

"Vers 1920, un clerc de notaire (on y revient !) fit défricher un lopin de terre qu'il avait acquis en bordure de la route nationale. Il y fit planter un verger de pêchers. Il y en avait là d'un seul coup plus de quatre cents.  On se demanda au début ce qu'il voulait en faire. Il voulait produire pour la vente. Cela n'alla pas tout seul. Il eut d'abord des déboires. Les pêchers, qui se portaient fort bien quand ils n'étaient que quatre ou cinq bien au large, réunis en foule furent malades. Il fallut employer les insecticides qui coûtaient cher, et la main-d'œuvre également. Il y eut les gelées tardives contre lesquelles, après quelques années, on sut lutter en brûlant de la paille humide. Enfin, tout un tas de manigances que le clerc de notaire inscrivait sur un carnet avec le coût en regard. Si bien qu'il put à la fin déterminer à un centime près le prix de la pêche. À partir de ce moment-là, il n'était plus question de la donner.

"L'exemple avait été suivi. Si le clerc de notaire a quatre cents pêchers, pourquoi n'en aurais-je pas huit cents ? Et moi mille ? Des boutiques de marchands d'insecticides s'ouvrirent; plus loin, dans les villes, des laboratoires commencèrent à aligner les microscopes et les tonneaux de matières chimiques à la recherche de moyens d'épouillement encore plus puissants. On inventa des pots à feu dans lesquels on brûlait du mazout mélangé à de la cochonnerie pour remplacer la paille humide. On installa à côté des arbres des appareils de précision qui déclanchaient un tocsin si la température descendait au-dessous de zéro. Tout ça, bien entendu, s'alignait dans le carnet et le total de l'addition était de plus en plus élevé. La pêche devenait une sorte de diamant. Elle était calibrée, brossée, peinte à la main, , sertie dans un écrin de papier de soie; elle voyageait par trains frigorifiques et exprès, par avions supersoniques. Elle n'allait plus sur la table de l'artisan du

coin, qui n'avait plus assez d'argent pour se la payer, mais elle partait figurer sur les dressoirs des nababs du Bélouchistan. Elle ne valait d'ailleurs plus rien. Sa chair n'était plus que du coton imbibé d'eau sucrée. Plus rien de commun avec le fruit extraordinaire que produisaient les pêchers à moitié sauvages que n'aspergeaient jamais les insecticides compliqués et qui ne prenaient pas nourriture dans des engrais entièrement chimiques.

On a peu à peu perdu un paradis terrestre

"Les vergers s'étaient multipliés. La région était dite "région à pêches". Des courtiers, des intermédiaires avaient installé des bureaux; des organismes de transports avaient aligné des camions. Et les propriétaires ? Eh bien, les propriétaires étaient tous en train de se ruiner. Elle était loin, la belle insouciance qui les faisait interpeller les gosses du collège pour les envoyer manger des pêches. Maintenant, ils montaient la garde autour des arbres pour les protéger des collégiens, des microbes, du froid, des oiseaux, ils n'en dormaient plus. C'est le cas de le dire puisque aux alentours des saints de glace, quand les bourgeons sont bien formés et à la merci du moindre gel, leur sommeil était suspendu au tocsin déclenché par les thermomètres. De courtiers en intermédiaires, d'intermédiaires en camions, de camions en insecticides, d'insecticides en engrais chimique, d'engrais chimique en main-d'œuvre, la pêche finissait par coûter les yeux de la tête. D'insomnies en tocsin, et de tocsin en soucis, le propriétaire des vergers finissait par acquérir une très grande variété de maladies modernes, de l'ulcère à l'infarctus.

"À partir du moment où la région a été déclarée région à pêches, à partir du moment où, de cent pieds de pêchers on est passé à cent mille, on n'a plus mangé de pêches, dans le pays, on a monté la garde autour des vergers avec des fusils et on a produit des fruits à goût de coton mouillé d'un peu d'eau sucrée. Est-ce à dire qu'on y a gagné en finance ? Pas le moins du monde. On a gagné des tas d'argent qu'il a fallu distribuer aux marchands d'insecticides, d'engrais chimique, aux fabricants de cageots, de papier de soie, à la main-d'œuvre d'emballage, aux transporteurs, aux courtiers, etc, etc, et, finalement, il  n'est resté que quelques piécettes qui certes ne valaient pas tous ces tracas, ces travaux, ces insomnies, ces soucis, ces ulcères, ces infarctus. Les gens se sont mis à mourir plus vite qu'avant.

"Il en a été des petits pois, des pommes de terre nouvelles, des abricots, des melons comme des pêches. On n'a jamais plus mangé des artichauts du permier germe qui sont un délice des dieux mais petits; on les a laissés grossir le plus possible pour les vendre pleins de foin. On a peu à peu perdu un paradis terrestre. Je n'ai jamais plus mangé de pommes de terre nouvelles comme j'en mangeais quand j'avais dix ans et que mon père en rapportait du jardin qu'il cultivait à temps perdu. Si ! J'en ai mangé une poêlée il y a quelques jours. L'an dernier j'avais enterré à coups de talon deux tubercules près de mon poulaillier; ils m'ont donné deux belles plantes et chacune une trentaine de petites pommes de terre grosses comme des billes d'agate. Aucun rapport avec ces sortes d'abcès blancs qu'on vend sous le nom de pommes de terre nouvelles et sous cellophane. Frites dans leur peau, les miennes étaient merveilles, c'était surtout "autre chose"; j'ai aussi trois ou quatre plants d'artichauts sur un talus. Et ceux qui n'ont pas de talus ? Et ceux qui sont nés après l'instauration de l'industrie paysanne ? Ils sont à plaindre. Ils ne sauront jamais ce que sont une vraie pêche, de vraies pommes de terre, de vrais artichauts, une vraie nourriture. Car il en est de même pour tout : Pour les poulets, pour les truites, les écrevisses, les cochons, les laitages, les beurres, les huiles, les farines, etc..."

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